Chassées par leur famille, les «sans-mari» du pays de Gandhi n'ont souvent pas d'autre option que de rejoindre des communautés spirituelles qui les prennent en charge.Le kurta et les pantalons en lin immaculé repassés impeccablement, un point tracé à la pâte de sandale au milieu du front et chaussé d'une paire de flip-flop rouges poussiéreux, le petit brahmane nous ordonne de le suivre. En arpentant les ruelles tortueuses aux canalisations à ciel ouvert, parsemées de boutiques de souvenirs, encombrées de cyclorickshaw et de motos passant à toute vitesse en klaxonnant à la mort, Shyam nous conseille d'enlever les verres fumés: «Problèmes de singes», articule-t-il en guise d'explication.
Sur le chemin, au son grinchant d'un hit bollywoodien, des beuglements de vaches et des clochettes, nous croisons plusieurs vieilles dames émaciées, ratatinées et courbées sous leur sari blanc. Si elles ne sont pas assises à quêter, elles se déplacent lentement, parfois péniblement à l'aide d'un bâton de bois, avec à la main une bouteille d'eau en plastique brunie par le temps ou un récipient en métal pour recevoir l'aumône.
La cité de Krishna
Ce sont les veuves de Vrindavan, une des villes saintes de l'Inde, située à 150 kilomètres au sud de Delhi. C'est vers cette destination, la cité aux milliers de temples, quartier général des membres de la communauté des Hare Krishna, que les «sans-mari» du pays qui n'ont de meilleure option convergent depuis des temps immémoriaux afin d'y trouver refuge pour la fin de leurs jours. Car dans la cité où a vécu le dieu Krishna, personne n'est censé mourir de faim.
Avant d'arriver au Bhagwan Bhajan Ashram, le plus important ashram pour veuves de l'Inde qui, selon les dires de notre guide, accueille près de deux mille vidhvas tous les jours, dans un anglais fragmenté, Shyam nous récite fièrement comment les choses fonctionnent: «Elles viennent prier entre sept et onze heures, se reposent, puis reviennent entre trois et sept; en échange, elles reçoivent 250 grammes de riz, 100 grammes de lentilles et dix roupies d'argent de poche (environ 30 centimes, ndlr) quotidiennement.» Tout cela gracieuseté du Krishna Trust qui prend en charge non seulement les quelque 20000 veuves de la ville sacrée, mais aussi les sadhus (les «hommes saints» qui vont sans possession aucune d'un site de pèlerinage à un autre vêtus d'un foulard orange fluo) et, bien sûr, les vaches sacrées.
Pas d'autre choix
Il est midi lorsque nous pénétrons dans le Bhagwan Bhajan. Seul un petit groupe tristounet de femmes âgées arborant la fourche de Krishna faite de cendres entre les yeux sont assises en cercle sur un tapis rouges délavé, usé jusqu'à la corde, au milieu d'une grande pièce à laquelle une couche de peinture fraîche ne ferait pas tort. La voix traînante, assises en tailleur ou en squattant, se balançant sur place, elles implorent Krishna: « Hare hare krishna, hare hare krishna...» Lorsque l'on demande à notre guide d'aller s'asseoir avec elles pour discuter, on sent sa surprise, puis son inconfort. «Ça ne se fait pas», peut-on lire dans son expression. D'abord, il y a le clivage de caste, de genre et après tout, ces femmes sont des vidhvas...
Néanmoins, par compassion ou pour être certain de voir la couleur de ses cent roupies, à reculons, notre pandit enlève ses sandales et nous fait asseoir avec ces dames. Elles continuent à chanter en faisant teinter un instrument métallique au rythme de leur prière en dévisageant sans gêne de leurs grands yeux tristes la gori –la Blanche– qui vient se poser auprès d'elles. Le ton impatient, notre traducteur nous demande ce que nous voulons savoir. «Sont-elles heureuses?» «Oh oui, répond-il d'emblée, sans consulter les principales intéressées; elles n'ont pas d'autres choix que de venir ici où elles sont traitées comme des reines et Krishna les couvre d'amour.»
«Chez moi, c'est ici»
En dépit de la barrière de langue et de la résistance de Shyam, au bout d'une demi-heure, on finit par percer les grandes lignes de la vie de Rajni, une dame aux longs cheveux blancs mal peignés d'environ 90ans (elle n'en est pas certaine): elle vient du West Bengale, elle a été mariée à 14ans, a eu trois enfants, et à la suite du décès de son mari dans un accident de la route, il y a plus de trente ans, sa famille l'a envoyée à Vrindavan. «Aujourd'hui, pour rien au monde je ne retournerais au West Bengale; chez moi, c'est ici.» Une certitude que semblent partager les autres.
Vers trois heures, nous revenons à l'ashram, seule cette fois. Progressivement, des femmes entrent les unes après les autres, s'agenouillent en touchant le sol de leur front en direction du temple à l'intérieur de l'ashram où trône la statue d'un Krishna enguirlandé grandeur nature aux couleurs flamboyantes et garnie de brillants. Si traditionnellement la coutume voulait qu'elles se fassent raser la tête après la mort de leur mari, aujourd'hui seule une minorité des veuves de Vrindavan choisissent de se dégarnir le crâne. Certaines osent même porter un sari aux couleurs pastelles et quelques bangles.
Solidarité peu commune
Les minutes s'égrènent et peu à peu le papotage s'estompe pour faire place à un choeur vénérant Krishna. Quelques dames debout au centre de la pièce gesticulent énergiquement afin d'inciter les autres à chanter plus fort encore. A un certain stade, l'ashram résonne avec ces centaines de voix priant au bout de leurs poumons, accompagnées par un orchestre féminin en état de quasi-transe.
Dans une société patriarcale où chacune est habituellement isolée dans la maison de sa belle-famille, malgré leur pauvreté et l'apparente monotonie de leur quotidien, ces femmes ont l'air de jouir d'une solidarité féminine peu commune et aussi, semblent n'avoir de compte à rendre à personne –si ce n'est à Krishna lui-même.
Anne-Marie Dussault
Paru le 20 avril 2007 dans Le Courrier
Les veuves et les traditions ont la vie dure
ANDRÉE-M ARIE DUSSAULT
Traditionnellement, celles qui ne commettaient pas le «sati», l'acte socialement valorisé consistant à se jeter dans le feu funéraire de son mari pour l'accompagner dans l'autre vie, étaient assurées de passer le reste de leurs jours dans l'austérité la plus rigoureuse. Si elles souhaitaient franchir les portes du paradis, elles devaient notamment renoncer à toute ornementation, manger qu'une fois par jour, dormir sur le sol et rester chastes. Leur existence même était perçue comme un mauvais présage: si seule leur ombre touchait une femme mariée, la malheureuse risquait à son tour d'être condamnée à la perte de son mari et à un sort similaire.
Aujourd'hui, même s'il existe désormais des lois interdisant le mariage des mineurs, donnant 51% des droits à la terre à l'épouse et permettant aux veuves de se remarier, dans les faits elles sont peu respectées. Mariées jeunes, sans éducation, sans qualifications professionnelles, confinées aux murs de la maison de leurs beaux-parents, les Indiennes des basses classes se retrouvent souvent vulnérables lorsqu'elles perdent leur époux. Plusieurs sont mises à la porte par la famille du défunt mari ou même par leurs propres enfants.
Selon le recensement national de 2001, le pays de Gandhi comptait 34 millions de veuves faisant de lui le champion mondial quant au nombre de femmes ayant perdu leur mari. D'après une étude dont les résultats ne sont pas encore publiés, menée par l'activiste Mohini Giri (lire ci-contre), elles seraient actuellement 45 millions; un foyer indien sur quatre en compterait une.
«La population de veuves croit avec l'augmentation de leur espérance de vie à cause de la relative amélioration de la santé des femmes au cours des dernières décennies», explique Mohini Giri. Cependant, elle fait valoir que dans le groupe d'âge des 45ans et plus, le taux de mortalité chez les veuves indiennes est de 85% plus élevé que chez les femmes mariées, et le nombre d'entre elles qui affluent dans les «villes de veuves» comme Varanasi ou Vrindavan est en hausse.
Quant à l'exploitation sexuelle des veuves, une recherche commandée par le gouvernement de l'Etat du West Bengale en 2003 à Vrindavan démontrait qu'elle continuait à fleurir. La présence de nombreuses cliniques d'avortements à Mathura, la ville voisine, témoignait de cette réalité. Parmi les 2910 veuves interviewées par les enquêteurs dans la ville sainte, 500 étaient âgées de moins de 30ans, 416 entre 31 et 40ans et plus de 400 se situaient dans le groupe des 41-50ans. Une majorité d'entre elles étaient analphabètes et plus de 50% d'entre elles dépendaient de l'aumône pour survivre. Pourtant, lorsque nous nous sommes rendus aux bureaux de la police locale, dans son uniforme kaki, le policier en chef moustachu nous a affirmé avec un sourire complaisant que rien de la sorte n'avait lieu à Vrindavan: «Ici, c'est shanti shanti ('paix' en hindi).» AMD